Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/291

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avec lui que si on l’eût connu depuis vingt ans, & moi qui avois tant de peine d’être à mon aise avec les nouveaux visages, j’y fus avec lui du premier moment. Son ton, son accent, son propos accompagnoient parfaitement sa physionomie. Le son de sa voix étoit net, plein, bien timbré, une belle voix de basse étoffée & mordante qui remplissoit l’oreille & sonnoit au cœur. Il est impossible d’avoir une gaieté plus égale & plus douce, des grâces plus vraies & plus simples, des talens plus naturels & cultivés avec plus de goût. Joignez à cela un cœur aimant, mais aimant un peu trop tout le monde, un caractere officieux avec un peu de choix, servant ses amis avec zele, ou plutôt se faisant l’ami des gens qu’il pouvoit servir & sachant faire très-adroitement ses propres affaires en faisant très-chaudement celles d’autrui. Gauffecourt étoit fils d’un simple horloger & avoit été horloger lui-même. Mais sa figure & son mérite l’appeloient dans une autre sphere où il ne tarda pas d’entrer. Il fit connoissance avec M. de la Closure, Résident de France à Geneve qui le prit en amitié. Il lui procura à Paris d’autres connoissances qui lui furent utiles & par lesquelles il parvint à avoir la fourniture des sels du Valais, qui lui valoit vingt mille livres de rente. Sa fortune, assez belle, se borna là du côté des hommes, mais du côté des femmes la presse y étoit ; il eut à choisir & fit ce qu’il voulut. Ce qu’il y eut de plus rare & de plus honorable pour lui fut qu’ayant des liaisons dans tous les états, il fut par-tout chéri, recherché de tout le monde sans jamais être envié ni hai de personne & je crois qu’il est mort sans avoir eu de sa vie un seul ennemi.