Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/292

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Heureux homme ! Il venoit tous les ans aux bains d’Aix où se rassemble la bonne compagnie des pays voisins. Lié avec toute la noblesse de Savoye, il venoit d’Aix à Chambéri voir le Comte de Bellegarde & son pere le Marquis d’Antremont, chez qui Maman fit & me fit faire connoissance avec lui. Cette connoissance qui sembloit devoir n’aboutir à rien & fut nombre d’années interrompue se renouvella dans l’occasion que je dirai & devint un véritable attachement. C’est assez pour m’autoriser à parler d’un ami avec qui j’ai été si étroitement lié : mais quand je ne prendrois aucun intérêt personnel à sa mémoire, c’étoit un homme si aimable & si heureusement né que pour l’honneur de l’espece humaine je la croirois toujours bonne à conserver. Cet homme si charmant avoit pourtant ses défauts ainsi que les autres, comme on pourra voir ci-après ; mais s’il ne les eût pas eus peut-être eût-il été moins aimable. Pour le rendre intéressant autant qu’il pouvoit l’être, il falloit qu’on eût quelque chose à lui pardonner.

Une autre liaison du même tems n’est pas éteinte & me leurre encore de cet espoir du bonheur temporel qui meurt si difficilement dans le cœur de l’homme. M. de Conzié, gentilhomme Savoyard, alors jeune & aimable eut la fantaisie d’apprendre la musique, ou plutôt de faire connoissance avec celui qui l’enseignoit. Avec de l’esprit & du goût pour les belles connoissances, M. de Conzié avoit une douceur de caractere qui le rendoit très-liant & je l’étois beaucoup moi-même pour les gens en qui je la trouvois. La liaison fut bientôt faite. Le germe de littérature & de philosophie qui commençoit à fermenter dans ma tête & qui n’attendoit qu’un peu de culture