Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/294

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affluoient journellement de toutes parts & la persuasion où j’étois que ces gens-là ne cherchoient qu’à la duper chacun à sa maniere, me faisoient un vrai tourment de mon habitation. Depuis qu’ayant succédé à Claude Anet dans la confidence de sa maîtresse je suivois de plus près l’état de ses affaires, j’y voyois un progrès en mal dont j’étois effrayé. J’avois cent fois remontré, prié, pressé, conjuré & toujours inutilement. Je m’étois jetté à ses pieds, je lui avois fortement représenté la catastrophe qui la menaçoit, je l’avois vivement exhortée à réformer sa dépense, à commencer par moi ; à souffrir plutôt un peu tandis qu’elle étoit encore jeune, que, multipliant toujours ses dettes & ses créanciers, de s’exposer sur ses vieux jours à leurs vexations & à la misere. Sensible à la sincérité de mon zele elle s’attendrissoit avec moi & me promettoit les plus belles choses du monde. Un croquant arrivait-il ? à l’instant tout étoit oublié. Après mille épreuves de l’inutilité de mes remontrances, que me restoit-il à faire que de détourner les yeux du mal que je ne pouvois prévenir ? je m’éloignois de la maison dont je ne pouvois garder la porte ; je faisois de petits voyages à Nion, à Geneve, à Lyon, qui m’étourdissant sur ma peine secrete, en augmentoient en même tems le sujet par ma dépense. Je puis jurer que j’en aurois souffert tous les retranchemens avec joie, si Maman eût vraiment profité de cette épargne, mais certain que ce que je me refusois passoit à des fripons, j’abusois de sa facilité pour partager avec eux & comme le chien qui revient de la boucherie, j’emportois mon lopin du morceau que je n’avois pu sauver.