Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/30

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à la cuisine. La servante avoit mis sécher à la plaque les peignes de Mlle. Lambercier. Quand elle revint les prendre, il s’en trouva un dont tout un côté de dents étoit brisé. À qui s’en prendre de ce dégât ? personne autre que moi n’étoit entré dans la chambre. On m’interroge ; je nie d’avoir touché le peigne. M. & Mlle. Lambercier se réunissent ; m’exhortent, me pressent, me menacent ; je persiste avec opiniâtreté ; mais la conviction étoit trop forte, elle l’emporta sur toutes mes protestations, quoique ce fût la premiere fois qu’on m’eût trouvé tant d’audace à mentir. La chose fut prise au sérieux ; elle méritoit de l’être. La méchanceté, le mensonge, l’obstination, parurent également dignes de punition : mais pour le coup ce ne fut pas par Mlle. Lambercier qu’elle me fut infligée. On écrivit à mon oncle Bernard ; il vint. Mon pauvre cousin étoit chargé d’un autre délit non moins grave : nous fûmes enveloppés dans la même exécution. Elle fut terrible. Quand, cherchant le remede dans le mal même, on eût voulu pour jamais amortir mes sens dépravés, on n’auroit pu mieux s’y prendre. Aussi me laisserent-ils en repos pour long-tems.

On ne put m’arracher l’aveu qu’on exigeoit. Repris à plusieurs fois & mis dans l’état le plus affreux, je fus inébranlable. J’aurois souffert la mort & j’y étois résolu. Il fallut que la force même cédât au diabolique entêtement d’un enfant ; car on n’appela pas autrement ma constance. Enfin je sortis de cette cruelle épreuve en pieces, mais triomphant.

Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure,