Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/301

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vie & sans qui je n’en pouvois jouir. Voilà comment j’avois toujours l’ame agitée. Les désirs & les craintes me dévoroient alternativement.

La musique étoit pour moi une autre passion moins fougueuse mais non moins consumante par l’ardeur avec laquelle je m’y livrois, par l’étude opiniâtre des obscurs livres de Rameau, par mon invincible obstination à vouloir en charger ma mémoire qui s’y refusoit toujours, par mes courses continuelles, par les compilations immenses que j’entassois, passant très-souvent à copier les nuits entieres. Et pourquoi m’arrêter aux choses permanentes, tandis que toutes les folies qui passoient dans mon inconstante tête, les goûts fugitifs d’un seul jour, un voyage, un concert, un soupé, une promenade à faire, un roman à lire, une comédie à voir, tout ce qui étoit le moins du monde prémédité dans mes plaisirs ou dans mes affaires devenoit pour moi tout autant de passions violentes, qui dans leur impétuosité ridicule me donnoient le plus vrai tourment. La lecture des malheurs imaginaires de Cléveland, faite avec fureur & souvent interrompue, m’a fait faire, je crois, plus de mauvais sang que les miens.

Il y avoit un Genevois nommé M. Bagueret, lequel avoit été employé sous Pierre le Grand à la Cour de Russie ; un des plus vilains hommes & des plus grands foux que j’aye jamais vus, toujours plein de projets aussi foux que lui, qui faisoit tomber les millions comme la pluie & à qui les zéros ne coûtoient rien. Cet homme étant venu à Chambéri pour quelque procès au Sénat, s’empara de Maman comme de raison & pour ses trésors de zéros qu’il lui prodiguoit généreusement,