Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/318

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& ces petites occupations qui remplissoient ma journée sans troubler ma tranquillité, me valurent mieux que le lait & tous les remedes pour conserver ma pauvre machine & la rétablir même autant que cela se pouvoit.

Les vendanges, la récolte des fruits nous amuserent le reste de cette année & nous attacherent de plus en plus à la vie rustique au milieu des bonnes gens dont nous étions entourés. Nous vîmes arriver l’hiver avec grand regret & nous retournâmes à la ville comme nous serions allés en exil. Moi sur-tout qui doutant de revoir le printems croyois dire adieu pour toujours aux Charmettes. Je ne les quittai pas sans baiser la terre & les arbres & sans me retourner plusieurs fois en m’en éloignant. Ayant quitté depuis long-tans mes écolieres, ayant perdu le goût des amusemens & des sociétés de la ville, je ne sortois plus, je ne voyois plus personne, excepté Maman & M. Salomon devenu depuis peu son médecin & le mien, honnête homme, homme d’esprit, grand Cartésien, qui parloit assez bien du systême du monde & dont les entretiens agréables & instructifs me valurent mieux que toutes ses ordonnances. Je n’ai jamais pu supporter ce sot & niais remplissage des conversations ordinaires ; mais des conversations utiles & solides m’ont toujours fait grand plaisir & je ne m’y suis jamais refusé. Je pris beaucoup de goût à celles de M. Salomon ; il me sembloit que j’anticipois avec lui sur ces hautes connoissances que mon ame alloit acquérir quand elle auroit perdu ses entraves. Ce goût que j’avois pour lui s’étendit aux sujets qu’il traitoit & je commençai de rechercher les livres qui pouvoient m’aider à le mieux entendre.