Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/322

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dans d’autres livres à mesure qu’il en avoit besoin. Avec cette folle idée j’étois arrêté à chaque instant, forcé de courir incessamment d’un livre à l’autre, quelquefois avant d’être à la dixieme page de celui que je voulois étudier, il m’eût fallu épuiser des bibliothéques. Cependant je m’obstinai si bien à cette extravagante méthode, que j’y perdis un tans infini & faillis à me brouiller la tête au point de ne pouvoir plus ni rien voir ni rien savoir. Heureusement je m’apperçus que j’enfilois une fausse route qui m’égaroit dans un labyrinthe immense & j’en sortis avant d’y être tout-à-fait perdu.

Pour peu qu’on ait un vrai goût pour les sciences, la premiere chose qu’on sent en s’y livrant c’est leur liaison qui fait qu’elles s’attirent, s’aident, s’éclairent mutuellement & que l’une ne peut se passer de l’autre. Quoique l’esprit humain ne puisse suffire à toutes & qu’il en faille toujours préférer une comme la principale, si l’on n’a quelque notion des autres, dans la sienne même on se trouve souvent dans l’obscurité. Je sentis que ce que j’avois entrepris étoit bon & utile en lui-même, qu’il n’y avoit que la méthode à changer. Prenant d’abord l’encyclopédie j’allois la divisant dans ses branches ; je vis qu’il falloit faire tout le contraire ; les prendre chacune séparément & les poursuivre chacune à part jusqu’au point où elles se réunissent. Ainsi je revins à la synthese ordinaire ; mais j’y revins en homme qui sait ce qu’il fait. La méditation me tenoit en cela lieu de connoissances & une réflexion très-naturelle aidoit à me bien guider. Soit que je vécusse ou que je mourusse, je n’avois point de tans à perdre. Ne rien savoir à près de vingt-cinq ans & vouloir