Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/337

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douceur de notre sort & faisant pour sa durée des vœux qui ne furent pas exaucés. Tout sembloit conspirer au bonheur de cette journée. Il avoit plu depuis peu ; point de poussiere & des ruisseaux bien courans. Un petit vent frais agitoit les feuilles ; l’air étoit pur, l’horizon sans nuages ; la sérénité régnoit au ciel comme dans nos cœurs. Notre dîné fut fait chez un paysan & partagé avec sa famille qui nous bénissoit de bon cœur. Ces pauvres Savoyards sont si bonnes gens ! Après le dîné nous gagnâmes l’ombre sous les grands arbres, où tandis que j’amassois des brins de bois sec pour faire notre café, Maman s’amusoit à herboriser parmi les broussailles, avec les fleurs du bouquet que chemin faisant je lui avois ramassé, elle me fit remarquer dans leur structure mille choses curieuses qui m’amuserent beaucoup & qui devoient me donner du goût pour la botanique, mais le moment n’étoit pas venu ; j’étois distrait par trop d’autres études. Une idée qui vint me frapper fit diversion aux fleurs & aux plantes. La situation d’ame où je me trouvois, tout ce que nous avions dit & fait ce jour-là, tous les objets qui m’avoient frappé me rappellerent l’espece de rêve que tout éveillé j’avois fait à Annecy sept ou huit ans auparavant & dont j’ai rendu compte en son lieu. Les rapports en étoient si frappans qu’en y pensant j’en fus ému jusqu’aux larmes. Dans un transport d’attendrissement j’embrassai cette chere amie. Maman, Maman, lui dis-je avec passion, ce jour m’a été promis depuis long-tans & je ne vois rien au-delà. Mon bonheur, grace à vous, est à son comble, puisse-t-il ne pas décliner désormais ! Puisse-t-il durer aussi long-tans que j’en conserverai le goût ! il ne finira qu’avec moi.