Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/366

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


nom de Vintzenried ne lui paroissant pas assez noble, il le quitta pour celui de M. de Courtilles, & c’est sous ce dernier nom qu’il a été connu depuis à Chambéri & en Maurienne où il s’est marié.

Enfin tant fit l’illustre personnage qu’il fut tout dans la maison & moi rien. Comme lorsque j’avois le malheur de lui déplaire c’étoit Maman & non pas moi qu’il grondoit, la crainte de l’exposer à ses brutalités me rendoit docile à tout ce qu’il désiroit, & chaque fois qu’il fendoit du bois, emploi qu’il remplissoit avec une fierté sans égale, il falloit que je fusse là spectateur oisif & tranquille admirateur de sa prouesse. Ce garçon n’étoit pourtant pas absolument d’un mauvais naturel : il aimoit Maman parce qu’il étoit impossible de ne la pas aimer : il n’avoit même pas pour moi de l’aversion, & quand les intervalles de ses fougues permettoient de lui parler, il nous écoutoit quelquefois assez docilement, convenant franchement qu’il n’étoit qu’un sot, après quoi il n’en faisoit pas moins de nouvelles sottises. Il avoit d’ailleurs une intelligence si bornée & des goûts si bas, qu’il étoit difficile de lui parler raison & presque impossible de se plaire avec lui. À la possession d’une femme pleine de charmes, il ajouta le ragoût d’une femme de chambre vieille, rousse, édentée, dont Maman avoit la patience d’endurer le dégoûtant service, quoiqu’elle lui fît mal au cœur. Je m’apperçus de ce nouveau manege & j’en fus outré d’indignation : mais je m’apperçus d’une autre chose qui m’affecta bien plus vivement encore & qui me jetta dans un plus profond découragement que tout ce qui s’étoit passé jusqu’alors. Ce fut le refroidissement de Maman envers moi.