Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/367

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La privation que je m’étois imposée & qu’elle avoit fait semblant d’approuver, est une de ces choses que les femmes ne pardonnent point, quelque mine qu’elles fassent, moins par la privation qui en résulte pour elles-mêmes que par l’indifférence qu’elles y voyent pour leur possession. Prenez la femme la plus sensée, la plus philosophe, la moins attachée à ses sens, le crime le plus irrémissible que l’homme dont au reste elle se soucie le moins, puisse commettre envers elle, est d’en pouvoir jouir & de n’en rien faire. Il faut bien que ceci soit sans exception, puisqu’une sympathie si naturelle & si forte fut altérée en elle par une abstinence qui n’avoit que des motifs de vertu, d’attachement & d’estime. Dès-lors je cessai de trouver en elle cette intimité des cœurs qui fut toujours la plus douce jouissance du mien. Elle ne s’épanchoit plus avec moi que quand elle avoit à se plaindre du nouveau venu ; quand ils étoient bien ensemble, j’entrois peu dans ses confidences. Enfin elle prenoit peu-à-peu une maniere d’être dont je ne faisois plus partie. Ma présence lui faisoit plaisir encore, mais elle ne lui faisoit plus besoin, j’aurois passé des jours entiers sans la voir, qu’elle ne s’en seroit pas apperçue.

Insensiblement je me sentis isolé & seul dans cette même maison dont auparavant j’étois l’ame, & où je vivois pour ainsi dire à double. Je m’accoutumai peu-à-peu à me séparer de tout ce qui s’y faisoit, de ceux même qui l’habitoient, & pour m’épargner de continuels déchiremens, je m’enfermai avec mes livres, ou bien j’allois soupirer & pleurer à mon aise au milieu des bois. Cette vie me devint bientôt tout-à-fait insupportable. Je sentis que la présence personnelle & l’éloignement