Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/369

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l’une & de l’autre je ne fis rien qui vaille & mes éleves tournoient très-mal. Je ne manquois pas d’assiduité, mais je manquois d’égalité, sur-tout de prudence. Je ne savois employer auprès d’eux que trois instrumens, toujours inutiles & souvent pernicieux auprès des enfans ; le sentiment, le raisonnement, la colere. Tantôt je m’attendrissois avec Ste. Marie jusqu’à pleurer, je voulois l’attendrir lui-même comme si l’enfant étoit susceptible d’une véritable émotion de cœur : tantôt je m’épuisois à lui parler raison comme s’il avoit pu m’entendre, comme il me faisoit quelquefois des argumens très-subtils, je le prenois tout de bon pour raisonnable, parce qu’il étoit raisonneur. Le petit Condillac étoit encore plus embarrassant ; parce que n’entendant rien, ne répondant rien, ne s’émouvant de rien & d’une opiniâtreté à toute épreuve, il ne triomphoit jamais mieux de moi que quand il m’avoit mis en fureur ; alors c’étoit lui qui étoit le sage & c’étoit moi qui étoit l’enfant. Je voyois toutes mes fautes, je les sentois ; j’étudiois l’esprit de mes éleves, je les pénétrois très-bien & je ne crois pas que jamais une seule fois j’aye été la dupe de leurs ruses : mais que me servoit de voir le mal, sans savoir appliquer le remede ? En pénétrant tout je n’empêchois rien, je ne réussissois à rien & tout ce que je faisois étoit précisément ce qu’il ne falloit pas faire.

Je ne réussissois gueres mieux pour moi que pour mes éleves. J’avois été recommandé par Madame Deybens à Madame de Mably. Elle l’avoit priée de former mes manieres & de me donner le ton du monde ; elle y prit quelque soins & voulut que j’apprisse à faire les honneurs de sa maison ; mais