Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/382

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douleur physique elle-même au lieu d’augmenter mes peines y feroit diversion. En m’arrachant des cris, peut-être, elle m’épargneroit des gémissemens, & les déchiremens de mon corps suspendroient ceux de mon cœur.

Qu’ai-je encore à craindre d’eux puisque tout est fait ? Ne pouvant plus empirer mon état, ils ne sauroient plus m’inspirer d’alarmes. L’inquiétude & l’effroi sont des maux dont ils m’ont pour jamais délivré : c’est toujours un soulagement. Les maux réels ont sur moi peu de prise ; je prends aisément mon parti sur ceux que j’éprouve, mais non pas sur ceux que je crains. Mon imagination effarouchée les combine, les retourne, les étend & les augmente. Leur attente me tourmente cent fois plus que leur présence, & la menace m’est plus terrible que le coup. Si-tôt qu’ils arrivent, l’événement leur ôtant tout ce qu’ils avoient d’imaginaire, les réduit à leur juste valeur. Je les trouve alors beaucoup moindres que je ne me les étois figurés, & même au milieu de ma souffrance, je ne laisse pas de me sentir soulagé. Dans cet état, affranchi de toute nouvelle crainte & délivré de l’inquiétude, de l’espérance, la seule habitude suffira pour me rendre de jour en jour plus insupportable une situation que rien ne peut empirer, & à mesure que le sentiment s’en émousse par la durée, ils n’ont plus de moyens pour le ranimer. Voilà le bien que m’ont fait mes persécuteurs en épuisant sans mesure tous les traits de leur animosité. Ils se sont ôté sur moi tout empire, & je puis désormais me moquer d’eux.

Il n’y a pas deux mois encore qu’un plein calme est rétabli dans mon cœur. Depuis long-tems je ne craignois plus