Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/394

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J’étois sur les six heures à la descente de Ménil-montant, presque vis-à-vis du Galant Jardinier, quand des personnes qui marchoient devant moi, s’étant tout-à-coup brusquement écartées, je vis fondre sur moi un gros chien danois qui, s’élançant à toutes jambes devant un carrosse, n’eut pas même le tems de retenir sa course ou de se détourner quand il m’apperçut. Je jugeai que le seul moyen que j’avois d’éviter d’être jetté par terre, étoit de faire un grand saut si juste, que le chien passât sous moi tandis que je serois en l’air. Cette idée plus prompte que l’éclair, & que je n’eus le tems ni de raisonner ni d’exécuter, fut la derniere avant mon accident. Je ne sentis ni le coup ni la chûte, ni rien de ce qui s’ensuivit jusqu’au moment où je revins à moi.

Il étoit presque nuit quand je repris connoissance. Je me trouvai entre les bras de trois ou quatre jeunes gens qui me raconterent ce qui venoit de m’arriver. Le chien danois n’ayant pu retenir son élan s’étoit précipité sur mes deux jambes, & me choquant de sa masse & de sa vitesse, m’avoit fait tomber la tête en avant : la mâchoire supérieure portant tout le poids de mon corps, avoit frappé sur un pavé très-raboteux, & la chûte avoit été d’autant plus violente qu’étant à la descente, ma tête avoit donné plus bas que mes pieds.

Le carrosse auquel appartenoit le chien suivoit immédiatement, & m’auroit passé sur le corps, si le cocher n’eût à l’instant retenu ses chevaux. Voilà ce que j’appris par le récit de ceux qui m’avoient relevé, & qui me soutenoient encore lorsque je revins à moi. L’état auquel je me trouvai dans cet instant est trop singulier pour n’en pas faire ici la description.