Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/401

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Mais cette fois j’allai plus loin. L’amas de tant de circonstances fortuites, l’élévation de tous mes plus cruels ennemis, affectée pour ainsi dire par la fortune, tous ceux qui gouvernent l’État, tous ceux qui dirigent l’opinion publique, tous les gens en place, tous les hommes en crédit triés comme sur le volet parmi ceux qui ont contre moi quelque animosité secrete, pour concourir au commun complot, cet accord universel est trop extraordinaire pour être purement fortuit. Un seul homme qui eût refusé d’en être complice, un seul événement qui lui eût été contraire, une seule circonstance imprévue qui lui eût fait obstacle, suffisoit pour le faire échouer. Mais toutes les volontés, toutes les fatalités, la fortune, & toutes les révolutions ont affermi l’œuvre des hommes, & un concours si frappant qui tient du prodige, ne peut me laisser douter que son plein succès ne soit écrit dans les décrets éternels. Des foules d’observations particulieres, soit dans le passé, soit dans le présent, me confirment tellement dans cette opinion, que je ne puis m’empêcher de regarder désormais comme un de ces secrets du Ciel impénétrables à la raison humaine, la même œuvre que je n’envisageois jusqu’ici que comme un fruit de la méchanceté des hommes.

Cette idée loin de m’être cruelle & déchirante, me console, me tranquillise, & m’aide à me résigner. Je ne vais pas si loin que St. Augustin qui se fût consolé d’être damné si telle eût été la volonté de Dieu. Ma résignation vient d’une source moins désintéressée, il est vrai, mais non moins pure & plus digne à mon gré de l’Être parfait que j’adore.