Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/459

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degrés habitude se trouva, je ne sais comment, transformé dans une espèce de devoir dont je sentis bientôt la gêne, surtout à cause de la harangue préliminaire qu’il falloit écouter, & dans laquelle il ne manquoit jamais de m’appeler souvent M. Rousseau pour montrer qu’il me connaissoit bien, ce qui m’apprenoit assez au contraire qu’il ne me connaissoit pas plus que ceux qui l’avoient instruite Dès lors je passai par là moins volontiers, & enfin je pris machinalement l’habitude de faire le plus souvent un détour quand j’approchais de cette traverse.

Voilà ce que je découvris en y réfléchissant : car rien de tout cela ne s’étoit offert jusqu’alors distinctement à ma pensée. Cette observation m’en a rappelé successivement des multitudes d’autres qui m’ont bien confirmé que les vrois & premiers motifs de la plupart de mes actions ne me sont pas aussi clairs à moi-même que je me l’étois long-tems figuré. Je sais & je sens que faire du bien est le plus vrai bonheur que le cœur humain puisse goûter ; mais il y a long-tems que ce bonheur a été mis hors de ma portée, & ce n’est pas dans un aussi misérable sort que le mien qu’on peut espérer de placer avec choix & avec fruit une seule action réellement bonne. Le plus grand soin de ceux qui règlent ma destinée ayant été que tout ne fût pour moi que fausse & trompeuse apparence, un motif de vertu n’est jamais qu’un leurre qu’on me présente pour m’attirer dans le piège où l’on veut m’enlacer. Je sais cela ; je sais que le seul bien qui soit désormais en ma puissance est de m’abstenir d’agir de peur de mal faire sans le vouloir & sans le savoir.