Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/464

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dans ce refus je ne sais quoi d’injuste & de plus dur que dans l’autre ; mais il n’en est pas moins l’effet d’une indépendance que le cœur aime & à laquelle il ne renonce pas sans effort. Quand je paye une dette, c’est un devoir que je remplis quand je fais un don, c’est un plaisir que je me donne. Or le plaisir de remplir ses devoirs est de ceux que la seule habitude de la vertu fait naître : ceux qui nous viennent immédiatement de la nature ne s’élèvent pas si haut que cela.

Après tant de tristes expériences j’ai appris à prévoir de loin les conséquences de mes premiers mouvemens suivis, & je me suis souvent abstenu d’une bonne œuvre que j’avois le desir & le pouvoir de faire, effrayé de l’assujettissement auquel dans la suite je m’allois soumettre si je m’y livrois inconsidérément. Je n’ai pas toujours senti cette crainte, au contraire dans ma jeunesse je m’attachais par mes propres bienfaits, & j’ai souvent éprouvé de même que ceux que j’obligeais s’affectionnoient à moi par reconnaissance encore plus que par intérêt. Mais les choses ont bien changé de face à cet égard comme à tout autre aussitôt que mes malheurs ont commencé. J’ai vécu dès lors dans une génération nouvelle qui ne ressembloit point à la première, & mes propres sentimens pour les autres ont souffert des changemens que j’ai trouvés dans les leurs. Les mêmes gens que j’ai vus successivement dans ces deux générations si différentes se sont pour ainsi dire assimilés successivement à l’une & à l’autre. De vrois & francs qu’ils étoient d’abord, devenus ce qu’ils sont, ils ont fait comme tous les autres & Par cela seul que les tems sont changés, les hommes ont changé comme eux. Eh