Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/470

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nité, sans quoi cet excès de force ne servira qu’à le mettre en effet au-dessous des autres & de ce qu’il eût été lui-même s’il fût resté leur égal.

Tout bien considéré, je crois que je ferai mieux de jeter mon anneau magique avant qu’il m’oit fait faire quelque sottise. Si les hommes s’obstinent à me voir tout autre que je ne suis & que mon aspect irrite leur injustice, pour leur ôter cette vue il faut les fuir, mais non pas m’éclipser au milieu d’eux. C’est à eux de se cacher devant moi, de me dérober leurs manœuvres, de fuir la lumiere du jour, de s’enfoncer en terre comme des taupes. Pour moi qu’ils me voient s’ils peuvent, tant mieux, mais cela leur est impossible ; ils ne verront jamais à ma place que le Jean Jacques qu’ils se sont fait & qu’ils ont fait selon leur cœur, pour le haïr à leur aise. J’aurois donc tort de m’affecter de la façon dont ils me voient : je n’y dois prendre aucun intérêt véritable, car ce n’est pas moi qu’ils voient ainsi.

Le résultat que je puis tirer de toutes ces réflexions est que je n’ai jamais été vraiment propre à la société civile où tout est gêne, obligation devoir, & que mon naturel indépendant me rendit toujours incapable des assujettissemens nécessaires à qui veut vivre avec les hommes. Tant que j’agis librement je suis bon & je ne fais que du bien ; mais sitôt que je sens le joug, soit de la nécessité soit des hommes, je deviens rebelle ou plutôt rétif, alors je suis nul. Lorsqu’il faut faire le contraire de ma volonté, je ne le fais point, quoi il arrive ; je ne fais pas non plus ma volonté, parce que je suis foible. Je m’abstiens d’agir : car toute ma