Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/475

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tiédir mes douces rêveries, & bientôt forcé de m’occuper malgré moi de ma triste situation, je ne pus plus retrouver que bien rarement ces chères extases qui durant cinquante ans m’avoient tenu lieu de fortune & de gloire, & sans autre dépense que celle du tems m’avoient rendu dans l’oisiveté le plus heureux des mortels.

J’avois même à craindre dans mes rêveries que mon imagination effarouchée par mes malheurs ne tournât enfin de ce côté son activité, & que le continuel sentiment de mes peines, me resserrant le cœur par degrés, ne m’accablât enfin de leur poids. Dans cet état, un instinct qui m’est naturel, me faisant fuir toute idée attristante, imposa silence à mon imagination et, fixant mon attention sur les objets qui m’environnoient me fit pour la premiere fois détailler le spectacle de la nature, que je n’avois guère contemplé jusqu’alors qu’en masse & dans son ensemble.

Les arbres, les arbrisseaux, les plantes sont la parure & le vêtement de la terre. Rien n’est si triste que l’aspect d’une campagne nue & pelée qui n’étale aux yeux que des pierres, du limon & des sables. Mais vivifiée par la nature & revêtue de sa robe de noces au milieu du cours des eaux & du chant des oiseaux, la terre offre à l’homme dans l’harmonie des trois règnes un spectacle plein de vie, d’intérêt & de charmes, le seul spectacle au monde dont ses yeux & son cœur ne se lassent jamais.

Plus un contemplateur a l’âme sensible, plus il se livre aux extases qu’excite en lui cet accord. Une rêverie douce & profonde s’empare alors de ses sens, & il se perd avec une dé-