Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/476

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licieuse ivresse dans l’immensité de ce beau système avec lequel il se sent identifié. Alors tous les objets particuliers lui échappent, il ne voit & ne sent rien que dans le tout. Il faut que quelque circonstance particuliere resserre ses idées & circonscrive son imagination pour qu’il puisse observer par partie cet univers qu’il s’efforçoit d’embrasser.

C’est ce qui m’arriva naturellement quand mon cœur resserré par la détresse rapprochoit & concentroit tous ses mouvemens autour de lui pour conserver ce reste de chaleur prêt à s’évaporer & s’éteindre dans l’abattement où je tombais par degré. J’errois nonchalamment dans les bois & dans les montagnes, n’osant penser de peur d’attiser mes douleurs. Mon imagination qui se refuse aux objets de peine laissoit mes sens se livrer aux impressions légères mais douces des objets environnans. Mes yeux se promenoient sans cesse de l’un à l’autre, & il n’étoit pas possible que dans une variété si grande il ne s’en trouvât qui les fixoient davantage & les arrêtoient plus long-tems.

Je pris goût à cette récréation des yeux, qui dans l’infortune repose, amuse, distroit l’esprit & suspend le sentiment des peines. La nature des objets aide beaucoup à cette diversion & la rend plus séduisante. Les odeurs suaves, les vives couleurs, les plus élégantes formes semblent se disputer à l’envi le droit de fixer notre attention. Il ne faut qu’aimer le plaisir pour se livrer à des sensations si douces, & si cet effet n’a pas lieu sur tous ceux qui en sont frappés, c’est dans les uns faute de sensibilité naturelle & dans la plupart que leur esprit trop occupé d’autres idées ne se livre qu’à la dérobée aux objets qui frappent leurs sens.