Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/48

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de la véritable. Je savois mieux comment se faisoient les As romains que nos pieces de trois sous.

La tyrannie de mon maître finit par me rendre insupportable le travail que j’aurois aimé & par me donner des vices que j’aurois hais, tels que le mensonge, la fainéantise, le vol. Rien ne m’a mieux appris la différence qu’il y a de la dépendance filiale à l’esclavage servile, que le souvenir des changemens que produisit en moi cette époque. Naturellement timide & honteux, je n’eus jamais plus d’éloignement pour aucun défaut que pour l’effronterie. Mais j’avois joui d’une liberté honnête qui seulement s’étoit restreinte jusque-là par degrés & s’évanouit enfin tout-à-fait. J’étois hardi chez mon pere, libre chez M. Lambercier, discret chez mon oncle ; je devins craintif chez mon maître & dès lors je fus un enfant perdu. Accoutumé à une égalité parfaite avec mes supérieurs dans la maniere de vivre, à ne pas connoître un plaisir qui ne fût à ma portée, à ne pas voir un mets dont je n’eusse ma part, à n’avoir pas un désir que je ne témoignasse, à mettre enfin tous les mouvemens de mon cœur sur mes levres, qu’on juge de ce que je dus devenir dans une maison où je n’osois pas ouvrir la bouche, où il falloit sortir de table au tiers du repas & de la chambre aussi-tôt que je n’y avois rien à faire, où sans cesse enchaîné à mon travail, je ne voyois qu’objets de jouissances pour d’autres & de privations pour moi seul, où l’image de la liberté du maître & des compagnons augmentoit le poids de mon assujettissement, où, dans les disputes sur ce que je savois le mieux, je n’osois ouvrir la bouche, où tout enfin ce que je voyois devenoit pour mon cœur un