Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/480

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Non, rien de personnel, rien qui tienne à l’intérêt de mon corps ne peut occuper vraiment mon ame. Je médite, je ne rêve jamais plus délicieusement que quand je m’oublie moi-même. Je sens des extases, des ravissemens inexprimables à me fondre pour ainsi dire dans le système des êtres, à m’identifier avec la nature entière. Tant que les hommes furent mes freres, je me faisais des projets de félicité terrestre ; ces projets étant toujours relatifs au tout je ne pouvois être heureux que de la félicité publique, & jamais l’idée d’un bonheur particulier n’a touché mon cœur que quand j’ai vu mes freres ne chercher le leur que dans ma misere. Alors pour ne les pas haïr il a bien fallu les fuir ; alors, me réfugiant chez la mere commune, j’ai cherché dans ses bras à me soustraire aux atteintes de ses enfans, je suis devenu solitaire, ou comme ils disent, insociable & misanthrope, parce que la plus sauvage solitude me paroît préférable à la société des méchans, qui ne se nourrit que de trahisons & de haine.

Forcé de m’abstenir de penser, de peur de penser à mes malheurs malgré moi, forcé de contenir les restes d’une imagination riante mais languissante, que tant d’angoisses pourroient effaroucher à la fin ; forcé de tâcher d’oublier les hommes, qui m’accablent d’ignominie & d’outrages de peur que l’indignation ne m’aigrît enfin contre eux, je ne puis cependant me concentrer tout entier en moi-même, parce que mon ame expansive cherche malgré que j’en aie à étendre ses sentimens & son existence sur d’autres êtres, & je ne puis plus comme autrefois me jeter tête baissée dans ce vaste océan de la nature, parce que mes facultés affaiblies & relâchées ne trou-