Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/487

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un jour du côté de la Robaila montagne du justicier Clerc. J’étois seul, je m’enfonçai dans les anfractuosités de la montagne, & de bois en bois, de roche en roche, je parvins à un réduit si caché que je n’ai vu de ma vie un aspect plus sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux dont plusieurs tombés de vieillesse & entrelacés les uns dans les autres fermoient ce réduit de barrières impénétrables, quelques intervalles que laissoit cette sombre enceinte n’offroient au-delà que des roches coupées à pic & d’horribles précipices que je n’osais regarder qu’en me couchant sur le ventre. Le duc la chevêche & l’orfraie faisoient entendre leurs cris dans les fentes de la montagne, quelques petits oiseaux rares mais familiers tempéroient cependant l’horreur de cette solitude. Là je trouvai la Dentaire héptaphyllos, le Cyclamen, le Nidus avis, le grand Laserpitium & quelques autres plantes qui me charmerent & m’amuserent long-tems. Mais insensiblement dominé par la forte impression des objets, j’oubliai la botanique & les plantes, je m’assis sur des oreillers de Lycopodium & de mousses, & je me mis à rêver plus à mon aise en pensant que j’étois là dans un refuge ignoré de tout l’univers où les persécuteurs ne me déterreroient pas. Un mouvement d’orgueil se mêla bientôt à cette rêverie. Je me comparois à ces grands voyageurs qui découvrent une île déserte, & je me disais avec complaisance : Sans doute je suis le premier mortel qui oit pénétré jusqu’ici ; je me regardais presque comme un autre Colomb. Tandis que je me pavanois dans cette idée, j’entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnoître ; j’écoute : le même bruit se