Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/493

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m’oubliois en quelque façon moi-même, j’étois tout entier à ce qui m’étoit étranger & j’éprouvois dans la continuelle agitation de mon cœur toute la vicissitude des choses humaines. Cette vie orageuse ne me laissoit ni paix au-dedans ni repos au-dehors. Heureux en apparence, je n’avois pas un sentiment qui pût soutenir l’épreuve de la réflexion & dans lequel je pusse vraiment me complaire. Jamais je n’étois parfaitement content ni d’autrui ni de moi-même. Le tumulte du monde m’étourdissoit la solitude m’ennuyait, j’avois sans cesse besoin de changer de place & je n’étois bien nulle part. J’étois fêté pourtant, bien voulu, bien reçu, caressé partout. Je n’avois pas un ennemi, pas un malveillant, pas un envieux. Comme on ne cherchoit qu’à m’obliger j’avois souvent le plaisir d’obliger moi-même beaucoup de monde, & sans bien, sans emploi, sans fauteurs ni sans grands talents bien développés ni bien connus je jouissais des avantages attachés à tout cela, & je ne voyais personne dans aucun état dont le sort me parût préférable au mien. Que me manquait-il donc pour être heureux, je l’ignore ; mais je sais que je ne l’étois pas. Que me manque-t-il aujourd’hui pour être le plus infortuné des mortels ? Rien de tout ce que les hommes ont pu mettre du leur pour cela. Eh bien, dans cet état déplorable je ne changerois pas encore d’être & de destinée contre le plus fortuné d’entre eux, & j’aime encore mieux être moi dans toute ma misere que d’être aucun de ces gens-là dans toute leur prospérité. Réduit à moi seul, je me nourris, il est vrai, de ma propre substance, mais elle ne s’épuise pas & je me suffis à moi-même, quoique je rumine pour ainsi dire à vide, &