Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/496

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J’ai cherché vainement, je ne l’ai point trouvé. La ligue est universelle, sans exception, sans retour, & je suis sûr d’achever mes jours dans cette affreuse proscription, sans jamais en pénétrer le mystère.

C’est dans cet état déplorable qu’après de longues angoisses, au lieu du désespoir qui sembloit devoir être enfin mon, partage, j’ai retrouvé la sérénité, la tranquillité, la paix, le bonheur même, puisque chaque jour de ma vie me rappelle avec plaisir celui de la veille, & que je n’en desire point d’autre pour le lendemain.

D’où vient cette différence ? D’une seule chose ; c’est que j’ai appris à porter le joug de la nécessité sans murmure. C’est que je m’efforçois de tenir encore à mille choses & que toutes ces prises m’ayant successivement échappé, réduit à moi seul j’ai repris enfin mon assiette. Pressé de tous côtés je demeure en équilibre, parce que je ne m’attache plus à rien, je ne m’appuie que sur moi.

Quand je m’élevois avec tant d’ardeur contre l’opinion, je portois encore son joug sans que je m’en aperçusse. On veut être estimé des gens qu’on estime, & tant que je pus juger avantageusement des hommes ou du moins de quelques hommes, les jugemens qu’ils portoient sur moi ne pouvoient m’être indifférents. Je voyais que souvent les jugemens du public sont équitables, mais je ne voyais pas que cette équité même étoit l’effet du hasard, que les règles sur lesquelles les hommes fondent leurs opinions ne sont tirées que de leurs passions ou de leurs préjugés qui en sont l’ouvrage & que, lors même qu’ils jugent bien, souvent encore ces bons jugemens naissent