Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/503

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propre dont je sens toute la bêtise mais que je ne puis subjuguer. Les efforts que j’ai faits pour m’aguerrir à ces regards insultans & moqueurs sont incroyables. Cent fois j’ai passé par les promenades publiques & par les lieux les plus fréquentées dans l’unique dessein de m’exercer à ces cruelles bourdes ; non seulement je n’y ai pu parvenir mais je n’ai même rien avancé, & tous mes pénibles mais vains efforts m’ont laissé tout aussi facile à troubler, à navrer, à indigner qu’auparavant.

Dominé par mes sens quoi que je puisse faire, je n’ai jamais su résister à leurs impressions, & tant que l’objet agit sur eux mon cœur ne cesse d’en être affecté, mais ces affections passagères ne durent qu’autant que la sensation qui les cause. La présence de l’homme haineux m’affecte violemment, mais sitôt qu’il disparaît l’impression cesse ; à l’instant que je ne le vois plus je n’y pense plus. J’ai beau savoir qu’il va s’occuper de moi, je ne saurois m’occuper de lui. Le mal que je ne sens point actuellement ne m’affecte en aucune sorte, le persécuteur que je ne vois point est nul pour moi. Je sens l’avantage que cette position donne à ceux qui disposent de ma destinée. Qu’ils en disposent donc tout à leur aise. J’aime encore mieux qu’ils me tourmentent sans résistance que d’être forcé de penser à eux pour me garantir de leurs coups.

Cette action de mes sens sur mon cœur fait le seul tourment de ma vie. Les jours où je ne vois personne, je ne pense plus à ma destinée, je ne la sens plus, je ne souffre plus, je suis heureux & content sans diversion sans obstacle. Mais s’échappe rarement à quelque atteinte sensible, & lorsque