Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/509

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J’avois mis mes enfans aux Enfans-Trouvés, c’en étoit assez pour m’avoir travesti en père dénaturé, & de là, en étendant & caressant cette idée, on en avoit peu-à-peu tiré la conséquence évidente que je haïssais les enfans ; en suivant par la pensée la chaîne de ces gradations j’admirois avec quel art l’industrie humaine soit changer les choses du blanc au noir. Car je ne crois pas que jamais homme oit plus aimé que moi à voir de petits bambins folâtrer & jouer ensemble, & souvent dans la rue & aux promenades je m’arrête à regarder leur espièglerie & leurs petits jeux avec un intérêt que je ne vois partager à personne. Le jour même où vint M. P., une heure avant sa visite j’avois eu celle des deux petits du Soussoi les plus jeunes enfans de mon hôte, dont l’aîné peut avoir sept ans : ils étoient venus m’embrasser de si bon cœur & je leur avois rendu si tendrement leurs caresses que malgré la disparité des âges ils avoient paru se plaire avec moi sincèrement, & pour moi j’étois transporté d’aise de voir que ma vieille figure ne les avoit pas rebutés. Le cadet même paroissoit revenir à moi si volontiers que, plus enfant qu’eux, je me sentois attacher à lui déjà par préférence & je le vis partir avec autant de regret que s’il m’eût appartenu.

Je comprends que le reproche d’avoir mis mes enfans aux Enfans-Trouvés a facilement dégénéré, avec un peu de tournure, en celui d’être un père dénaturé & de haïr les enfans. Cependant il est sûr que c’est la crainte d’une destinée pour eux mille fois pire & presque inévitable par toute autre voie qui m’a le plus déterminé dans cette démarche. Plus indifférent sur ce qu’ils deviendroient & hors d’état de les élever