Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/514

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toujours de douceur & de tristesse, comme toutes les émotions qui pénètrent encore quelquefois jusqu’à mon cœur.

Il y a compensation à tout. Si mes plaisirs sont rares & courts, je les goûte aussi plus vivement quand ils viennent que s’ils m’étoient plus familiers ; je les rumine pour ainsi dire par de fréquents souvenirs, & quelque rares qu’ils soient, s’ils étoient purs & sans mélange je serois plus heureux peut-être que dans ma prospérité. Dans l’extrême misere on se trouve riche de peu. Un gueux qui trouve un écu en est plus affecté que ne le seroit un riche en trouvant une bourse d’or. On riroit si l’on voyoit dans mon ame l’impression qu’y font les moindres plaisirs de cette espèce que je puis dérober à la vigilance de mes persécuteurs. Un des plus doux s’offrit il y a quatre ou cinq ans, que je ne me rappelle jamais sans me sentir ravi d’aise d’en avoir si bien profité.

Un dimanche nous étions allés, ma femme & moi dîner à la porte Maillot. Après le dîner nous traversâmes le bois de Boulogne jusqu’à la Muette, là nous nous assîmes sur l’herbe à l’ombre en attendant que le soleil fût baissé pour nous en retourner ensuite tout doucement par Passy. Une vingtaine de petites filles conduites par une maniere de religieuse vinrent les unes s’asseoir, les autres folâtrer assez près de nous. Durant leurs jeux vint à passer un oublieur avec son tambour & son tourniquet, qui cherchoit pratique. Je vis que les petites filles convoitoient fort les oublies, & deux ou trois d’entre elles, qui apparemment possédoient quelques liards, demanderent la permission de jouer. Tandis que la gouvernante hésitoit & disputait, j’appellai l’Oublieur & je lui dis : faites