Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/517

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pains d’épice. Un jeune homme de la compagnie s’avisa d’en acheter pour les lancer l’un après l’autre au milieu de la foule, & l’on prit tant de plaisir à voir tous ces manans se précipiter, se battre, se renverser pour en avoir, que tout le monde voulut se donner le même plaisir. Et pains d’épice de voler à droite & à gauche, & filles & garçons de courir, de s’entasser & s’estropier, cela paroissoit charmant à tout le monde. Je fis comme les autres par mauvaise honte, quoique en dedans je ne m’amusasse pas autant qu’eux. Mais bientôt ennuyé de vider ma bourse pour faire écraser les gens, je laissai là la bonne compagnie & je fus me promener seul dans la foire. La variété des objets m’amusa long-tems. J’aperçus entre autres cinq ou six Savoyards autour d’une petite fille qui avoit encore sur son éventaire une douzaine de chétives pommes dont elle auroit bien voulu se débarrasser. Les Savoyards de leur côté auroient bien voulu l’en débarrasser, mais ils n’avoient que deux ou trois liards à eux tous & ce n’étoit pas de quoi faire une grande brèche aux pommes. Cet éventaire étoit pour eux le jardin des Hespérides, & la petite fille étoit le dragon qui les gardait. Cette comédie m’amusa long-tems ; j’en fis enfin le dénouement en payant les pommes à la petite fille & les lui faisant distribuer aux petits garçons. J’eus alors un des plus doux spectacles qui puissent flatter un cœur d’homme, celui de voir la joie unie avec l’innocence de l’âge se répandre tout autour de moi. Car les spectateurs même en la voyant la partagèrent, & moi qui partageais à si bon marché cette joie, j’avois de plus celle de sentir qu’elle étoit mon ouvrage.