Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/518

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En comparant cet amusement avec ceux que je venois de quitter, je sentois avec satisfaction la différence qu’il y a des goûts sains & des plaisirs naturels à ceux que fait naître l’opulence, & qui ne sont guère que des plaisirs de moquerie & des goûts exclusifs engendrés par le mépris. Car quelle sorte de plaisir pouvait-on prendre à voir des troupeaux d’hommes avilis par la misere s’entasser, s’estropier brutalement pour s’arracher avidement quelques morceaux de pains d’épice foulés aux pieds & couverts de boue ?

De mon côté, quand j’ai bien réfléchi sur l’espèce de volupté que je goûtois dans ces sortes d’occasions, j’ai trouvé qu’elle consistoit moins dans un sentiment de bienfaisance que dans le plaisir de voir des visages contents. Cet aspect a pour moi un charme qui, bien qu’il pénètre jusqu’à mon cœur, semble être uniquement de sensation. Si je ne vois la satisfaction que je cause, quand même j’en serois sûr je n’en jouirois qu’à demi. C’est même pour moi un plaisir désintéressé qui ne dépend pas de la part que j’y puis avoir. Car dans les fêtes du peuple celui de voir des visages gais m’a toujours vivement attiré. Cette attente a pourtant été souvent frustrée en France où cette nation qui se prétend si gaie montre peu cette gaieté dans ses jeux. Souvent j’allois jadis aux guinguettes pour y voir danser le menu peuple : mais ses danses étoient si maussades, son maintien si dolent, si gauche, que j’en sortois plutôt contristé que réjoui. Mais à Genève & en Suisse, où le rire ne s’évapore pas sans cesse en folles malignités, tout respire le contentement & la gaieté dans les fêtes, la misere n’y porte point son hideux aspect. Le faste n’y montre pas non