Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/52

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très-doucement : déjà la pomme touchoit à la jalousie ; j’étois prêt à la saisir. Qui dira ma douleur ? La pomme étoit trop grosse ; elle ne put passer par le trou. Que d’inventions ne mis-je point en usage pour la tirer ? Il fallut trouver des supports pour tenir la broche en état, un couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la soutenir. À force d’adresse & de tems je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pieces l’une après l’autre. Mais à peine furent-elles séparées qu’elles tomberent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon affliction !

Je ne perdis point courage ; mais j’avois perdu beaucoup de tems. Je craignois d’être surpris ; je renvoye au lendemain une tentative plus heureuse ; & je me remets à l’ouvrage tout aussi tranquillement que si je n’avois rien fait, sans songer aux deux témoins indiscrets qui déposoient contre moi dans la dépense.

Le lendemain retrouvant l’occasion belle, je tente un nouvel essai. Je monte sur mes tréteaux, j’alonge la broche, je l’ajuste, j’étois prêt à piquer... malheureusement le dragon ne dormoit pas ; tout-à-coup la porte de la dépense s’ouvre ; mon maître en sort, croise les bras, me regarde & me dit : courage... La plume me tombe des mains.

Bientôt à force d’essuyer de mauvais traitemens, j’y devins moins sensible ; ils me parurent enfin une sorte de compensation du vol, qui me mettoit en droit de le continuer. Au lieu de retourner les yeux en arriere & de regarder la punition, je les portois en avant & je regardois la vengeance. Je jugeois que me battre comme fripon, c’étoit m’autoriser