Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/521

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mes sur leur porte avec leurs enfans. Cette vue avoit je ne sais quoi qui touchoit mon cœur. Je m’arrêtois quelquefois, sans y prendre garde, à regarder les petits manèges de ces bonnes gens, & je me sentois soupirer sans savoir pourquoi. J’ignore si l’on m’a vu sensible à ce petit plaisir & si l’on a voulu me l’ôter encore, mais au changement que j’aperçois sur les physionomies à mon passage, & à l’air dont je suis regardé, je suis bien forcé de comprendre qu’on a pris grand soin de m’ôter cet incognito. La même chose m’est arrivée & d’une façon plus marquée encore aux Invalides. Ce bel établissement m’a toujours intéressé. Je ne vois jamais sans attendrissement & vénération ces groupes de bons vieillards qui peuvent dire comme ceux de Lacédémone :

Nous avons été jadis
Jeunes, vaillans & hardis.

Une de mes promenades favorites étoit autour de l’Ecole militaire & je rencontrois avec plaisir çà & là quelques invalides qui, ayant conservé l’ancienne honnêteté militaire, me saluoient en passant. Ce salut que mon cœur leur rendoit au centuple me flattoit & augmentoit le plaisir que j’avois à les voir. Comme je ne sais rien cacher de ce qui me touche je parlois souvent des invalides & de la façon dont leur aspect m’affectait. Il n’en fallut pas davantage. Au bout de quelque tems je m’aperçus que je n’étois plus un inconnu pour eux, ou plutôt que je le leur étois bien davantage puisqu’ils me voyoient du même œil que fait le public. Plus d’honnêteté, plus de salutations. Un air repoussant, un regard farouche avoient succédé à leur premiere urbanité. L’ancienne franchise de leur