Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/522

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métier ne leur laissant pas comme aux autres couvrir leur animosité d’un masque ricaneur & traître ils me montrent tout ouvertement la plus violente haine & tel est l’excès de ma misere que je suis forcé de distinguer dans mon estime ceux qui me déguisent le moins leur fureur.

Depuis lors je me promène avec moins de plaisir du côté des Invalides, cependant, comme mes sentimens pour eux ne dépendent pas des leurs pour moi, je ne vois jamais sans respect & sans intérêt ces anciens défenseurs de leur patrie : mais il m’est bien dur de me voir si mal payé de leur part de la justice que je leur rends. Quand par hasard j’en rencontre quelqu’un qui a échappé aux instructions communes, ou qui ne connaissant pas ma figure ne me montre aucune aversion, l’honnête salutation de ce seul-là me dédommage du maintien rébarbatif des autres. Je les oublie pour ne m’occuper que de lui, & je m’imagine qu’il a une de ces ames comme la mienne où la haine ne sauroit pénétrer. J’eus encore ce plaisir l’année derniere en passant l’eau pour m’aller promener à l’île aux Cygnes. Un pauvre vieux invalide dans un bateau attendoit compagnie pour traverser. Je me présentai ; je dis au batelier de partir. L’eau étoit forte & la traversée fut longue. Je n’osais presque pas adresser la parole à l’invalide de peur d’être rudoyé & rebuté comme à l’ordinaire, mais son air honnête me rassura. Nous causâmes. Il me parut homme de sens & de mœurs. Je fus surpris & charmé de son ton ouvert & affable, je n’étois pas accoutumé à tant de faveur ; ma surprise cessa quand j’appris qu’il arrivoit tout nouvellement de province. Je compris qu’on ne lui avoit pas encore montré ma