Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/59

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cet argent ; c’étoit en voler l’emploi ; moins c’étoit un vol, plus c’étoit une infamie.

Je ne finirois pas ces détails si je voulois suivre toutes les routes par lesquelles durant mon apprentissage je passai de la sublimité de l’héroïsme à la bassesse d’un vaurien. Cependant en prenant les vices de mon état il me fut impossible d’en prendre tout-à-fait les goûts. Je m’ennuyois des amusemens de mes camarades, & quand la trop grande gêne m’eut aussi rebuté du travail je m’ennuyai de tout. Cela me rendit le goût de la lecture que j’avois perdu depuis long-tems. Ces lectures, prises sur mon travail devinrent un nouveau crime, qui m’attira de nouveaux châtimens. Ce goût irrité par la contrainte devint passion, bientôt fureur. La Tribu, fameuse loueuse de livres m’en fournissoit de toute espece. Bons & mauvais tout passoit, je ne choisissois point ; je lisois tout avec une égale avidité. Je lisois à l’établi, je lisois en allant faire mes messages, je lisois à la garderobe & m’y oubliois des heures entieres, la tête me tournoit de la lecture, je ne faisois plus que lire. Mon maître m’épioit, me surprenoit, me battoit, me prenoit mes livres. Que de volumes furent déchirés, brûlés, jettés par les fenêtres ! Que d’ouvrages resterent dépareillés chez la Tribu ! Quand je n’avois plus de quoi la payer, je lui donnois mes chemises, mes cravates, mes hardes ; mes trois sous d’étrennes tous les dimanches lui étoient régulierement portés.

Voilà donc, me dira-t-on l’argent devenu nécessaire. Il est vrai ; mais ce fut quand la lecture m’eut ôté toute activité. Livré tout entier à mon nouveau goût je ne faisois plus que