Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/60

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lire, je ne volois plus. C’est encore ici une de mes différences caractéristiques. Au fort d’une certaine habitude d’être, un rien me distrait, me change, m’attache, enfin me passionne ; & alors tout est oublié. Je ne songe plus qu’au nouvel objet qui m’occupe. Le cœur me battoit d’impatience de feuilleter le nouveau livre que j’avois dans la poche ; je le tirois aussi-tôt que j’étois seul & ne songeois plus à fouiller le cabinet de mon maître. J’ai même peine à croire que j’eusse volé quand même j’aurois eu des passions plus coûteuses. Borné au moment présent, il n’étoit pas dans mon tour d’esprit de m’arranger ainsi pour l’avenir. La Tribu me faisoit crédit, les avances étoient petites, & quand j’avois empoché mon livre, je ne songeois plus à rien. L’argent qui me venoit naturellement passoit de même à cette femme, & quand elle devenoit pressante, rien n’étoit plutôt sous ma main que mes propres effets. Voler par avance étoit trop de prévoyance & voler pour payer n’étoit pas même une tentation.

À force de querelles, de coups, de lectures dérobées & mal choisies, mon humeur devint taciturne, sauvage ; ma tête commençoit à s’altérer & je vivois en vrai loup-garou. Cependant si mon goût ne me préserva pas des livres plats & fades, mon bonheur me préserva des livres obscenes & licencieux ; non que la Tribu, femme à tous égards très-accommodante, se fît un scrupule de m’en prêter. Mais pour les faire valoir elle me les nommoit avec un air de mystere, qui me forçoit précisément à les refuser, tant par dégoût que par honte & le hasard seconda si bien mon humeur pudique, que j’avois plus de trente ans avant que j’eusse jetté les yeux sur aucun de ces dangereux livres.