Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/61

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En moins d’un an j’épuisai la mince boutique de la Tribu & alors je me trouvai dans mes loisirs cruellement désœuvré. Guéri de mes goûts d’enfant & de polisson par celui de la lecture & même par mes lectures, qui, bien que sans choix & souvent mauvaises, ramenoient pourtant mon cœur à des sentimens plus nobles que ceux que m’avoit donnés mon état. Dégoûté de tout ce qui étoit à ma portée & sentant trop loin de moi tout ce qui m’auroit tenté, je ne voyois rien de possible qui pût flatter mon cœur. Mes sens émus depuis long-tems me demandoient une jouissance dont je ne savois pas même imaginer l’objet. J’étois aussi loin du véritable que si je n’avois point eu de sexe, & déjà pubere & sensible, je pensois quelquefois à mes folies, mais je ne voyois rien au-delà. Dans cette étrange situation mon inquiete imagination prit un parti qui me sauva de moi-même & calma ma naissante sensualité. Ce fut de se nourrir des situations qui m’avoient intéressé dans mes lectures, de les rappeler, de les varier, de les combiner, de me les approprier tellement que je devinsse un des personnages que j’imaginois, que je me visse toujours dans les positions les plus agréables selon mon goût, enfin que l’état fictif où je venois à bout de me mettre me fît oublier mon état réel dont j’étois si mécontent. Cet amour des objets imaginaires & cette facilité de m’en occuper acheverent de me dégoûter de tout ce qui m’entouroit & déterminerent ce goût pour la solitude qui m’est toujours resté depuis ce tems-là. On verra plus d’une fois dans la suite les bizarres effets de cette disposition si misanthrope & si sombre en apparence, mais qui vient en effet d’un cœur trop affectueux, trop aimant, trop