Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/63

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le pas ; j’entends battre la caisse, je cours à toutes jambes ; j’arrive essoufflé, tout en nage : le cœur me bat ; je vois de loin les soldats à leur poste ; j’accours, je crie d’une voix étouffée. Il étoit trop tard. À vingt pas de l’avancée, je vois lever le premier pont. Je frémis en voyant en l’air ces cornes terribles, sinistre & fatal augure du sort inévitable que ce moment commençoit pour moi.

Dans le premier transport de ma douleur je me jettai sur les glacis & mordis la terre. Mes camarades riant de leur malheur prirent à l’instant leur parti. Je pris aussi le mien, mais ce fut d’une autre maniere. Sur le lieu même je jurai de ne retourner jamais chez mon maître ; & le lendemain, quand, à l’heure de la découverte ils rentrerent en ville, je leur dis adieu pour jamais, les priant seulement d’avertir en secret mon cousin Bernard de la résolution que j’avois prise & du lieu où il pourroit me voir encore une fois.

À mon entrée en apprentissage, étant plus séparé de lui, je le vis moins. Toutefois durant quelque tems nous nous rassemblions les dimanches : mais insensiblement chacun prit d’autres habitudes & nous nous vîmes plus rarement. Je suis persuadé que sa mere contribua beaucoup à ce changement. Il étoit, lui, un garçon du haut ; moi, chétif apprenti, je n’étois plus qu’un enfant de St. Gervais. Il n’y avoit plus entre nous d’égalité malgré la naissance ; c’étoit déroger que de me fréquenter. Cependant les liaisons ne cesserent point tout-à-fait entre nous, & comme c’étoit un garçon d’un bon naturel, il suivoit quelquefois son cœur malgré les leçons de sa mere. Instruit de ma résolution, il accourut,