Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/72

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figuré une vieille dévote bien réchignée : la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvoit être autre chose à mon avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d’une gorge enchanteresse. Rien n’échappa au rapide coup-d’œil du jeune prosélyte ; car je devins à l’instant le sien ; sûr qu’une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvoit manquer de mener en paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d’une main tremblante, l’ouvre, jette un coup-d’œil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne qu’elle lit tout entiere & qu’elle eût relue encore, si son laquais ne l’eût avertie qu’il étoit tems d’entrer. Eh ! mon enfant, me dit-elle d’un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune ; c’est dommage en vérité. Puis sans attendre ma réponse, elle ajouta : allez chez moi m’attendre ; dites qu’on vous donne à déjeuner ; après la messe j’irai causer avec vous.

Louise-Eléonore de Warens étoit une demoiselle de la Tour de Pil, noble & ancienne famille de Vevay ville du pays de Vaud. Elle avoit épousé fort jeune M. de Warens de la maison de Loys, fils aîné de M. de Villardin de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d’enfans, n’ayant pas trop réussi ; Madame de Warens poussée par quelque chagrin domestique, prit le tems que le Roi Victor-Amédée étoit à Evian pour passer le lac & venir se jetter aux pieds de ce Prince ; abandonnant ainsi son mari, sa famille & son pays, par une étourderie assez semblable à la mienne & qu’elle a eu tout le tems de pleurer aussi. Le Roi, qui aimoit à faire le zélé catholique, la prit sous sa protection, lui donna une pension