Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/77

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eut certainement quelque chose de singulier dans mes sentimens pour cette charmante femme & l’on y trouvera dans la suite des bizarreries auxquelles on ne s’attend pas.

Il fut question de ce que je deviendrois, & pour en causer plus à loisir elle me retint à dîner. Ce fut le premier repas de ma vie où j’eusse manqué d’appétit, & sa femme-de-chambre qui nous servoit, dit aussi que j’étois le premier voyageur de mon âge & de mon étoffe qu’elle en eût vu manquer. Cette remarque, qui ne me nuisit pas dans l’esprit de sa maîtresse, tomboit un peu à plomb sur un gros manan qui dînoit avec nous & qui dévora lui tout seul un repas honnête pour six personnes. Pour moi j’étois dans un ravissement qui ne me permettoit pas de manger. Mon cœur se nourrissoit d’un sentiment tout nouveau dont il occupoit tout mon être ; il ne me laissoit des esprits pour nulle autre fonction.

Madame de Warens voulut savoir les détails de ma petite histoire ; je retrouvai pour la lui conter, tout le feu que j’avois perdu chez mon maître. Plus j’intéressois cette excellente ame en ma faveur, plus elle plaignoit le sort auquel j’allois m’exposer. Sa tendre compassion se marquoit dans son air, dans son regard, dans ses gestes. Elle n’osoit m’exhorter à retourner à Geneve. Dans sa position c’eût été un crime de léze-catholicité & elle n’ignoroit pas combien elle étoit surveillée & combien ses discours étoient pesés. Mais elle me parloit d’un ton si touchant de l’affliction de mon pere, qu’on voyoit bien qu’elle eût approuvé que j’allasse le consoler. Elle ne savoit pas combien sans y songer elle plaidoit contre elle-même. Outre que ma résolution étoit prise comme je crois l’avoir dit ;