Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/80

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


femme. Je leur fus confié & recommandé. Ma bourse leur fut remise renforcée par Madame de Warens, qui de plus me donna secrétement un petit pécule auquel elle joignit d’amples instructions, & nous partîmes le mercredi Saint.

Le lendemain de mon départ d’Annecy, mon pere y arriva courant à ma piste avec un M. Rival son ami, horloger comme lui, homme d’esprit, bel esprit même, qui faisoit des vers mieux que la Motte & parloit presque aussi bien que lui, de plus, parfaitement honnête homme, mais dont la littérature déplacée n’aboutit qu’à faire un de ses fils comédien.

Ces Messieurs virent Madame de Warens & se contenterent de pleurer mon sort avec elle, au lieu de me suivre & de m’atteindre, comme ils l’auroient pu facilement, étant à cheval & moi à pied. La même chose étoit arrivée à mon oncle Bernard. Il étoit venu à Confignon, & de-là, sachant que j’étois à Annecy, il s’en retourna à Geneve. Il sembloit que mes proches conspirassent avec mon étoile pour me livrer au destin qui m’attendoit. Mon frere s’étoit perdu par une semblable négligence & si bien perdu qu’on n’a jamais su ce qu’il étoit devenu.

Mon pere n’étoit pas seulement un homme d’honneur ; c’étoit un homme d’une probité sûre & il avoit une de ces ames fortes qui font les grandes vertus. De plus, il étoit bon pere, sur-tout pour moi. Il m’aimoit très-tendrement mais il aimoit aussi ses plaisirs & d’autres goûts avoient un peu attiédi l’affection paternelle depuis que je vivois loin de lui. Il s’étoit remarié à Nion & quoique sa femme ne fût pas en âge de me donner des freres, elle avoit des parens : cela faisoit une