Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/86

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se sont présentés enchantés de ce projet en apparence : mais au fond le prenant tous pour un pur château en Espagne dont on cause en conversation sans vouloir l’exécuter en effet. Je me souviens que parlant avec passion de ce projet avec Diderot & Grimm, je leur en donnai enfin la fantaisie. Je crus une fois l’affaire faite ; mais le tout se réduisit à vouloir faire un voyage par écrit, dans lequel Grimm ne trouvoit rien de si plaisant que de faire faire à Diderot beaucoup d’impiétés & de me faire fourrer à l’inquisition à sa place.

Mon regret d’arriver si vite à Turin fut tempéré par le plaisir de voir une grande ville & par l’espoir d’y faire bientôt une figure digne de moi ; car déjà les fumées de l’ambition me montoient à la tête ; déjà je me regardois comme infiniment au-dessus de mon ancien état d’apprenti ; j’étois bien loin de prévoir que dans peu j’allois être fort au-dessous.

Avant que d’aller plus loin je dois au lecteur mon excuse ou ma justification tant sur les menus détails où je viens d’entrer que sur ceux où j’entrerai dans la suite & qui n’ont rien d’intéressant à ses yeux. Dans l’entreprise que j’ai faite de me montrer tout entier au public, il faut que rien de moi ne lui reste obscur ou caché ; il faut que je me tienne incessamment sous ses yeux, qu’il me suive dans tous les égaremens de mon cœur, dans tous les recoins de ma vie ; qu’il ne me perde pas de vue un seul instant, de peur que, trouvant dans mon récit la moindre lacune, le moindre vide & se demandant qu’a-t-il fait durant ce temps-là, il ne m’accuse de n’avoir pas voulu tout dire. Je donne assez de prise à la malignité des hommes par mes récits sans lui en donner encore par mon silence.