Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/88

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


où le produit en valoit la peine. On ouvrit une autre porte de fer, qui partageoit en deux un grand balcon régnant sur la cour. Par cette porte entrerent nos sœurs les cathécumenes, qui comme moi s’alloient régénérer, non par le baptême, mais par une solennelle abjuration. C’étoient bien les plus grandes salopes & les plus vilaines coureuses qui jamais aient empuanti le bercail du Seigneur. Une seule me parut jolie & assez intéressante. Elle étoit à-peu-près de mon âge, peut-être un an ou deux de plus. Elle avoit des yeux fripons qui rencontroient quelquefois les miens. Cela m’inspira quelque désir de faire connoissance avec elle ; mais pendant près de deux mois qu’elle demeura encore dans cette maison où elle étoit depuis trois, il me fut absolument impossible de l’accoster ; tant elle étoit recommandée à notre vieille geoliere & obsédée par le saint missionnaire qui travailloit à sa conversion avec plus de zele que de diligence. Il falloit qu’elle fût extrêmement stupide, quoiqu’elle n’en eût pas l’air ; car jamais instruction ne fut plus longue. Le saint homme ne la trouvoit toujours point en état d’abjurer ; mais elle s’ennuya de sa clôture & dit qu’elle vouloit sortir, chrétienne ou non. Il fallut la prendre au mot tandis qu’elle consentoit encore à l’être, de peur qu’elle ne se mutinât & qu’elle ne le voulût plus.

La petite communauté fut assemblée en l’honneur du nouveau venu. On nous fit une courte exhortation, à moi pour m’engager à répondre à la grace que Dieu me faisoit, aux autres pour les inviter à m’accorder leurs prieres & à m’édifier par leurs exemples. Après quoi, nos vierges étant rentrées