Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/198

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Je ne sus pas surpris de le voir tranquille : vous m’aviez prévenu qu’il l’étoit ; mais vous attribuiez cette tranquillité à bassesse d’ame ; elle pouvoit venir d’une cause toute contraire, j’avois à déterminer la véritable. Cela n’étoit pas difficile ; car, à moins que cette tranquillité ne fut toujours inaltérable, il ne faloit pour en découvrir la cause, que remarquer ce qui pouvoit la troubler. Si c’étoit la crainte, vous aviez raison ; si c’étoit l’indignation, vous aviez tort. Cette vérification ne fut pas longue, & je sus bientôt à quoi m’en tenir.

Je le trouvai s’occupant à copier de la musique à tant la page. Cette occupation m’avoir paru, comme à vous, ridicule & affectée. Je m’appliquai d’abord à connoître s’il s’y livroit sérieusement ou par jeu & puis à savoir au juste quel motif la lui avoit fait reprendre, & ceci demandoit plus de recherche & de soin. Il faloit connoître exactement ses ressources & l’état de sa fortune, versifier ce que vous m’aviez dit de son aisance, examiner sa maniere de vivre, entrer dans le détail de son petit ménage, comparer sa dépense & son revenu, en un mot connoître sa situation présente autrement que par son dire & le dire contradictoire de vos Messieurs. C’est à quoi je donnai la plus grande attention. Je crus m’appercevoir que cette occupation lui plaisoit, quoiqu’il n’y réussit pas trop bien. Je cherchai la cause de ce bizarre plaisir, & je trouvai qu’elle tenoit au fond de son naturel & de son humeur, dont je n’avois encore aucune idée & qu’à cette occasion je commencerai à pénétrer. Il associoit ce travail à un amusement dans lequel je le suivis avec une égale attention. Ses longs séjours à la campagne lui avoient donne du goût