Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/215

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Il y a une autre sensibilité que j’appelle active & morale qui n’est autre chose que la faculté d’attacher nos affections à des êtres qui nous sont étrangers. Celle-ci, dont l’étude des paires de nerfs ne donne pas la connoissancc, semble offrir dans les ames une analogie assez claire avec la faculté attractive des corps. Sa force est en raison des rapports que nous sentons entre nous & les autres êtres, &, selon la nature de ces rapports elle agit tantôt positivement par attraction, tantôt négativement par répulsion, comme un aimant par ses pôles. L’action positive ou attirante est l’œuvre simple de la nature qui cherche à étendre & renforcer le sentiment de notre être ; la négative ou repoussante qui comprime & rétrécit celui d’autrui est une combinaison que la réflexion produit. De la premiere naissent toutes les passions aimantes & douces, de la seconde toutes les passions haineuses & cruelles. Veuillez, Monsieur, vous rappeller ici, avec les distinctions faites dans nos premiers entretiens entre l’amour de soi-même & l’amour-propre, la maniere dont l’un & l’autre agissent sur le cœur humain. La sensibilité positive dérive immédiatement de l’amour de soi. Il est très-naturel que celui qui s’aime cherche à étendre son être & ses jouissances, & à s’approprier par l’attachement ce qu’il sent devoir être un bien pour lui : ceci est une pure affaire de sentiment ou la réflexion n’entre pour rien. Mais si-tôt que cet amour absolu dégénéré en amour-propre & comparatif, il produit la sensibilité négative ; parce qu’aussi-tôt qu’on prend l’habitude de se mesurer avec d’autres, & de se transporter hors de soi pour s’assigner la premiere & meilleure place, il est impossible de ne pas prendre en aversion tout ce