Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/223

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pour un auteur & même pour tout homme sensible, c’est la tolérance la plus parfaite en fait de sentimens & d’opinions, & l’éloignement de tout esprit de parti, même en sa faveur ; voulant dire en liberté son avis & ses raisons quand la chose le demande, & même quand son cœur s’échauffe y mettant de la passion ; mais ne blâmant pas plus qu’on n’adopte pas son sentiment qu’il ne souffre qu’on le lui veuille ôter, & laissant à chacun la même liberté de penser qu’il réclame pour lui-même. J’entends tout le monde parler de tolérance, mais je n’ai connu de vrai tolérant que lui seul.

Enfin l’espece de sensibilité que j’ai trouvée en lui peut rendre peu sages & très malheureux ceux qu’elle gouverne, mais elle n’en fait ni des cerveaux brûlés ni des monstres : elle en fait seulement des hommes inconséquence & souvent en contradiction avec eux-mêmes, quand, unissant comme celui-ci un cœur vif & un esprit lent, ils commencent par ne suivre que leurs penchans & finissent par vouloir rétrograder, mais trop tard, quand leur raison plus tardive les avertit enfin qu’ils s’égarent.

Cette opposition entre les premiers élémens de se constitution se fait sentir dans la plupart des qualités qui en dérivent, & dans toute sa conduite. Il y a peu de suite dans ses actions, parce que ses mouvemens naturels & ses projets réfléchis ne le menant jamais sur la même ligne, les premiers le détournent à chaque instant de la route qu’il s’est tracée, & qu’en agissant beaucoup il n’avance point. Il n’y a rien de grand de beau de généreux dont par élans il ne soit capable ; mais il se laisse bien vite, & retombe aussi-tôt dans son inertie :