Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/225

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sans ambition, & sans vanité, il est moins cruel & moins difficile de vivre seul dans un désert que seul parmi ses semblables. Du reste quoique cette inclination pour la vie retirée & solitaire n’ait certainement rien de méchant & de misanthrope, elle est néanmoins si singuliere que je ne l’ai jamais trouvée à ce point qu’en lui seul, & qu’il en faloit absolument démêler la cause précise, ou renoncer à bien connoître l’homme dans lequel je la remarquois.

J’ai bien vu d’abord que la mesure des sociétés ordinaires ou regne une familiarité apparente & une réserve réelle ne pouvoit lui convenir. L’impossibilité de flatter son langage & de cacher les mouvemens de son cœur mettoit de son cote un désavantage énorme vis-à-vis du reste des hommes, qui, fâchant cacher ce qu’ils sentent & ce qu’ils sont, se montrent uniquement comme il leur convient qu’on les voye. Il n’y avoit qu’une intimité parfaite qui pût entr’eux & lui rétablir l’égalité. Mais quand il l’y a mise, ils n’en ont mis eux que l’apparence ; elle étoit de sa part une imprudence & de la leur une embûche, & cette tromperie, dont il fut la victime, une sois sentie à du pour jamais le tenir éloigne d’eux.

Mais enfin perdant les douceurs de la société humaine qu’a-t-il substitue qui pût l’en dédommager & lui faire préférer ce nouvel état à l’autre malgré ses inconvéniens ? Je sais que le bruit du monde effarouche les cœurs aimans & tendres, qu’ils se resserrent & se compriment dans la foule, qu’ils se dilatent & s’épanchent entr’eux, qu’il n’y a de véritable effusion que dans le tête-à-tête, qu’enfin cette délicieuse qui fait la véritable jouissance de l’amitié ne peut gueres se former