Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/271

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tems ni peut rester oisif sans souffrir ; il passeroit volontiers sa vie à bêcher dans un jardin pour y rêver à son aise : mais ce seroit pour lui le plus cruel supplice de la passer dans un fauteuil en fatigant sa cervelle à chercher des tiens pour amuser les femmes.

De plus il déteste la gêne autant qu’il aime l’occupation. Le travail ne lui coûte, pourvu qu’il le fasse à son heure & non pas à celle d’autrui. Il porte sans peine le joug de la nécessité des choses, mais non celui de la volonté des hommes. Il aimera mieux faire une tache double en prenant son tems qu’une simple au moment prescrit.

A-t-il une affaire une visite un voyage à faire, il ira sur le champ si rien ne le presse ; s’il faut aller à l’instant il regimbera. Le moment ou renonçant à tout projet, de fortune pour vivre au jour la journée il se défit de sa montre fut un des plus doux de sa vie. Graces au Ciel, s’écria-t-il dans un transport de joie, je n’aurai plus besoin de savoir l’heure qu’il est !

S’il se plie avec peine aux fantaisies des autres, ce n’est pas qu’il en ait beaucoup de son chef. Jamais homme ne fut moins imitateur & cependant moins capricieux. Ce n’est pas sa raison qui l’empêche de l’être, c’est sa paresse ; car les caprices sont des secousses de volonté dont il craindroit la fatigue. Rebelle à toute autre volonté il ne sait pas même obéir à la sienne, ou plutôt il trouve si fatigant même de vouloir, qu’il aime mieux dans le courant de la vie suivre une impression purement machinale qui l’entraîne sans qu’il ait la peine de la diriger. Jamais homme ne porta plus pleinement & des sa jeunesse le joug propre des ames foibles & des vieillards, savoir