Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/288

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homme ainsi constitue soit sans goût pour la vie active ? Pour lui pourchasser au loin quelques jouissances imparfaites & douteuses, elle lui ôteroit celles qui valent cent fois mieux & sont toujours en son pouvoir. Il est plus heureux & plus riche par la possession des biens imaginaires qu’il crée, qu’il ne le seroit par celle des biens plus réels si l’on veut, mais moins désirables qui existent réellement.

Mais cette même imagination si riche en tableaux rians & remplis de charmes rejette obstinément les objets de douleur & de peine, ou du moins elle ne les lui peint jamais si vivement que sa volonté ne les puisse effacer. L’incertitude de l’avenir & l’expérience de tant de malheurs peuvent l’effaroucher à l’excès des maux qui le menacent, en occupant son esprit des moyens de les éviter. Mais ces maux sont-ils arrives ? Il les sent vivement un moment & puis les oublie. En mettant tout au pis dans l’avenir il se soulage & se tranquillise. Quand une sois le malheur est arrive, il faut le souffrir sans doute, mais on n’est plus force d’y penser pour s’en garantir ; c’est un grand tourment de moins dans ton ame. En comptant d’avance sur le mal qu’il craint, il en ôte la plus grande amertume ; ce mal arrivant le trouve tout prêt à le supporter, & s’il n’arrive pas, c’est un bien qu’il goûte avec d’autant plus de joie qu’il n’y comptoit point du tout. Comme il mieux jouir que souffrir, il se refuse aux souvenirs tristes & déplaisans qui sont inutiles, pour livrer son cœur tout entier à ceux qui le flattent ; quand sa destinée s’est trouvée telle qu’il n’y voyoit plus rien d’agréable à se rappeller, il en a perdu toute la mémoire & rétrogradant vers les tems heureux