Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/289

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de son enfance & de sa jeunesse, il les a souvent recommences dans ses souvenirs. Quelquefois s’élançant dans l’avenir qu’il espere & qu’il sent lui être du, il tâche de s’en figurer les douceurs en les proportionnant aux maux qu’on lui fait souffrir injustement en ce monde. Plus souvent, laissant concourir ses sens à ses fictions, il se forme des forme des êtres selon ton cœur, & vivant avec eux dans une société dont il se sent digne, il plane dans l’empirée au milieu des objets charmans & presque angéliques dont il s’est entoure. Concevez-vous que dans une ame tendre ainsi disposée les levains haineux fermentent facilement ? Non, non, Monsieur, comptez que celui qui pût sentir un moment les délices habituelles de J. J. ne méditera jamais de noirceurs.

La plus sublime des vertus, celle qui demande le plus de grandeur de courage & de force d’ame est le pardon des injures & l’amour de ses ennemis. Le foible J.J., qui n’atteint pas même aux vertus médiocres iroit-il jusqu’à celle-là ? Je suis aussi loin de le croire que de l’affirmer. Mais qu’importe, si son naturel aimant & paisible le mené ou l’auroit mené la vertu ? Qu’eut pu faire en lui la haine s’il l’avoit connue ? Je l’ignore ; il l’ignore lui-même. Comment fauroit-il ou l’eut conduit un sentiment qui jamais n’approcha de son cœur ? Il n’a point eu là-dessus de combat à rendre, parce qu’il n’a point eu de tentation. Celle d’ôter ses facultés à ses jouissances pour les livrer aux passions irascibles & déchirantes n’en est pas même une pour lui. C’est le tourment des cœurs dévorés d’amour-propre & qui ne connoissent point d’autre amour. Ils n’ont pas cette passion par choix, elle les tyrannise, & n’en laisse point d’autre en leur pouvoir.