Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/250

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la perfection des mœurs. On comptera les abus que les passions en ont fait quelquefois : mais qui pourra compter les biens qu’ils ont produits ?

Otez les Arts du monde : que reste-t-il ? les exercices du corps & les passions. L’esprit n’est plus qu’un agent matériel, ou l’instrument du vice. On ne se délivre de ses passions que par des goûts : les Arts sont nécessaires à une nation heureuse : s’ils sont occasion de quelques désordres, n’en accusons que l’imperfection même de notre nature : de quoi n’abuse-t-elle pas ? Ils ont donne l’être aux plaisirs de l’ame, les seuls qui soient dignes de nous : nous devons à leurs séductions utiles l’amour de la vérité & des vertus, que la plupart des hommes auroient haïes & redoutées, si elles n’eussent été parées de leurs mains.

C’est à tort qu’on affecte de regarder leurs productions comme frivoles. La sculpture, la peinture flattent la tendresse, consolent les regrets, immortalisent les vertus & les talens ; elles sont des sources vivants de l’émulation ; César versoit des larmes en contemplant la statue d’Alexandre.

L’harmonie a sur nous des droits naturels, que nous voudrions en vain méconnoître ; la Fable a dit, qu’elle arrêtoit le cours des flots. Elle fait plus ; elle suspend la pensée : elle calme nos agitations, & nos troubles les plus cruels : elle est anime la valeur, & préside aux plaisirs.

Ne semble-t-il pas que la divine Poésie ait dérobé le feu du Ciel pour animer toute la nature ? Quelle ame peut être inaccessible à sa touchante magie ? Elle adoucit le maintien sévere de la vérité, elle fait sourire la sagesse ; les chefs-d’œuvre