Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/338

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en élevant les uns & en avilissant les autres, nous avons été tout à la fois bien inconséquens & bien barbares ? Les Grecs sont été moins que nous, & il ne faut point chercher d’autres causes de l’estime où les bons comédiens étoient parmi eux. Ils considéroient Esopus par la même raison qu’ils admiroient Euripide & Sophocle. Les Romains, il est vrai, ont pensé différemment ; mais chez eux la comédie étoit jouée par des esclaves ; occupés de grands objets, ils ne vouloient employer que des esclaves à leurs plaisirs.

La chasteté des comédiennes, j’en conviens avec vous, est plus exposée que celle des femmes du monde ; mais aussi la gloire de vaincre en doit être plus grande : il n’est pas rare d’en voir qui résistent long-tems, & il seroit plus commun d’en trouver qui résistassent toujours, si elles n’étoient comme découragées de la continence par le peu de considération réelle qu’elles en retirent. Le plus sur moyen de vaincre les passions, est de les combattre par la vanité : qu’on accorde des distinctions aux comédiennes sages, & ce sera, j’ose le prédire, l’ordre de l’Etat le plus sévere dans ses mœurs. Mais quand elles voient que d’un coté on ne leur sait aucun gré de se priver d’amans, & que de l’autre il est permis aux femmes du monde d’en avoir, sans en être moins considérées, comment ne chercheroient-elles pas leur consolation dans des plaisirs qu’elles s’interdiroient en pure perte ?

Vous êtes du moins, Monsieur, plus juste ou plus conséquent que le public ; votre sortie sur nos actrices en a valu une très-violente aux autres femmes. Je ne sais si vous êtes du petit nombre des sages qu’elles ont su quelquefois rendre